Rudy Kurniawan : l'arnaque aux faux grands crus

Rudy Kurniawan : l'arnaque aux faux grands crus

Un homme arrivé de nulle part dégustait à l'aveugle mieux que des collectionneurs chevronnés et sortait de sa cave des bouteilles que plus personne n'avait vues depuis des décennies. Trop beau pour être vrai. L'histoire de Rudy Kurniawan, c'est celle du plus gros marchand de faux grands crus jamais jugé aux États-Unis, et elle a de quoi rendre humble n'importe quel amateur de vin, moi le premier.

L'ascension de « Dr. Conti »

Derrière le nom de Rudy Kurniawan se cache Zhen Wang Huang, un Indonésien d'ascendance chinoise. Arrivé en Californie dans les années 1990 pour étudier la comptabilité, il y est resté près d'une décennie avec un visa étudiant. C'est dans le milieu des dégustations entre collectionneurs qu'il s'est fait un nom. Son palais impressionnait, sa générosité aussi.

Au début des années 2000, il se met à acheter et revendre de grandes quantités de vins rares, jusqu'à un million de dollars par mois en lots aux enchères dès 2006. Il montre un tel attachement au prestigieux Domaine de la Romanée-Conti qu'on le surnomme « Dr. Conti ». On disait alors qu'il possédait l'une des plus belles caves du monde.

Le summum de la fraude a lieu en 2006 avec deux ventes organisées avec John Kapon, de la maison Acker Merrall & Condit. La première rapporte 10,6 millions de dollars, la seconde 24,7 millions, un record absolu pour une vente unique de vin, battant le précédent de plus de dix millions. Pour un homme qui, quelques années plus tôt, buvait du merlot californien, la trajectoire interroge.

rangées de vieilles bouteilles de vin poussiéreuses dans une cave sombre, étiquettes jaunies sans texte lisible

Le détail qui ne colle pas

Quand on fabrique du faux, on finit toujours par se prendre les pieds dans le tapis. C'est ce qui a perdu Kurniawan. Lors d'une de ses ventes, il proposait huit magnums de Château Lafleur 1947, alors que seuls cinq magnums de ce millésime avaient été produits, ce qu'a relevé publiquement David Molyneux-Berry, ancien responsable du département vin de Sotheby's.

L'épisode décisif arrive en 2008. Kurniawan consigne aux enchères environ 84 bouteilles présentées comme issues du Domaine Ponsot, en Bourgogne, dont une de 1929. Impossible : le domaine n'avait commencé à mettre en bouteille qu'à partir de 1934. Un millésime qui n'a jamais existé, voilà une erreur que personne ne peut justifier.

Laurent Ponsot ne laisse pas passer. À la demande du propriétaire, 22 lots de bourgognes rares supposément signés Domaine Ponsot sont retirés d'une vente Acker Merrall & Condit de 2008, après qu'un collectionneur eut alerté le vigneron, lequel a fait le voyage jusqu'à New York pour s'assurer de leur retrait. Ce qui me frappe dans cette affaire, c'est qu'elle n'a pas été dénouée par une machine, mais par la mémoire d'un homme qui connaît son propre domaine mieux que personne.

Interrogé sur la provenance, Kurniawan reste évasif. Ponsot finira par transmettre au FBI des notes où Kurniawan affirmait avoir acheté les vins à un certain « Pak Hendra », avec deux numéros de contact dont l'un était un fax et l'autre un centre commercial. « Je n'étais pas sûr au début si Rudy était une victime ou un prédateur, dira Ponsot, mais quand il m'a donné ces faux numéros, j'ai su que c'était la seconde option. »

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La cuisine d'un faussaire

Depuis février 2010, Laurent Ponsot travaillait étroitement avec l'équipe du FBI. En février 2012, la maison Spectrum Wine Auctions doit retirer d'une vente à Londres plusieurs lots estimés à 785 000 dollars, après l'apparition d'allégations selon lesquelles ils provenaient de Kurniawan via un intermédiaire.

Le matin du 8 mars 2012, le FBI arrête Kurniawan à son domicile d'Arcadia, en Californie. Les agents y trouvent des vins de Napa bon marché accompagnés de notes indiquant qu'ils seraient écoulés comme de vieux millésimes de Bordeaux, ainsi que bouchons, tampons, étiquettes et autres outils de contrefaçon. « En substance, la maison entière était un laboratoire de faux vin », a résumé l'agent spécial Adam Roeser.

La méthode tient en une phrase. Kurniawan mélangeait des vins peu coûteux pour imiter le goût et le caractère de bouteilles rares bien plus chères, puis versait ses créations dans des flacons vides de grands crus avant de les sceller avec des bouchons et de fausses étiquettes qu'il fabriquait lui-même. Sur place, les agents ont trouvé des centaines de bouteilles, des tampons, des bouchons et 18 000 fausses étiquettes.

Ce qui me sidère, ce n'est pas la fraude technique, c'est ce qu'elle révèle sur nous. Des acheteurs très riches et très avertis ont accepté de croire sur parole. L'enquêteur du FBI Jim Wynne l'a bien résumé : les gens se laissaient séduire, et beaucoup mettaient leur bon sens de côté. Pas par bêtise, précisait-il. Ceux qui paient une bouteille des dizaines de milliers de dollars ont en général brillamment réussi dans la vie. Ils ont simplement cru Rudy sur parole.

Ce que l'affaire des faux grands crus nous laisse

Le verdict est historique. Le 18 décembre 2013, un jury fédéral déclare Kurniawan coupable de fraude pour avoir vendu des vins contrefaits et escroqué une société de financement, faisant de lui la première personne jugée et condamnée aux États-Unis pour vente de faux vins. Il écope de dix ans de prison, de 28,4 millions de dollars de dédommagement pour sept de ses victimes et de la confiscation de 20 millions de dollars de biens. Libéré en novembre 2020, il est remis aux services de l'immigration puis expulsé vers son Indonésie natale en avril 2021.

Reste le plus dérangeant : beaucoup de ses bouteilles circulent encore. Laurent Ponsot a lancé un chiffre qui a fait le tour du monde du vin : 80 % des bourgognes d'avant 1980 vendus aux enchères seraient des faux. Attention au sens : il ne parlait pas de tous les vieux bourgognes, mais des très vieux millésimes d'une poignée de domaines convoités, Romanée-Conti, Rousseau, Roumier, le sien, ceux que les faussaires ont intérêt à copier. Le chiffre reste contesté, mais il dit l'ampleur du doute qui plane sur les bouteilles les plus rares et les plus chères.

Quelle leçon en tirer, nous qui n'achèterons jamais un magnum de Lafleur 1947 ? Une seule, et elle vaut de l'or : le palais ne se trompe pas si on lui apprend à parler. Kurniawan a dupé des fortunes, mais pas le vigneron qui savait que son domaine n'existait pas avant 1934. Savoir ce qu'une appellation peut et ne peut pas faire, reconnaître un fruit, un boisé fondu, une trame de tanins, c'est la meilleure protection qui soit. C'est tout l'objet de notre approche de la dégustation sans jargon, et plus précisément du chapitre où l'on apprend à juger un vin rouge sur ce qu'il contient vraiment, pas sur ce que dit l'étiquette.

La prochaine fois qu'on te tend un verre en jurant qu'il vaut une fortune, goûte d'abord. Crois ensuite.

Sources