Le vin à 5 € qui a battu des bouteilles à 100 €

Tu as forcément croisé ce titre quelque part : un vin à 5 € qui a battu des bouteilles à 100 € dans un grand concours. L'histoire revient tous les deux ou trois ans, change de pays, garde la même morale. Elle agace les uns, ravit les autres. Le plus intéressant tient à ce qui se cache derrière le gros titre, parce que tout ne se vaut pas dans ces récits.
Le vin à 5 € qui bat des bouteilles à 100 €, version honnête
Commençons par un cas net, vérifiable, et vraiment jugé à l'aveugle. Au Royal Adelaide Wine Show, un cabernet sauvignon vendu chez Aldi (le Blackstone Paddock 2018 de Margaret River, à moins de dix-huit dollars australiens) a été sacré meilleur vin rouge du salon, devant des bouteilles bien plus chères, alors que cette distinction allait jusque-là à des vins affichés au-dessus de cinquante dollars. Plus de deux mille cinq cents vins en lice, des juges, des verres anonymes. Et c'est une bouteille de grande surface qui sort en tête.
Ce genre de surprise n'a rien d'inédit. La plus célèbre reste fondatrice. En 1976, le « jugement de Paris » a placé des vins californiens devant les grands vins français lors d'une dégustation à l'aveugle. Le scandale a été retentissant à l'époque. J'y ai consacré un article entier sur ce blog, tant l'épisode a marqué les esprits. La leçon tient en une phrase : retire l'étiquette, et le prestige ne se goûte plus.

J'ai vu la même chose se produire en cours, à plus petite échelle. Un côtes-du-rhône à sept euros est passé devant un châteauneuf-du-pape trois fois plus cher, simplement parce que le premier était franc, fruité, sans bois envahissant, et que le second se fermait ce jour-là. Personne n'avait honte. C'était juste honnête.
Pourquoi ça arrive plus souvent qu'on ne le croit
La vérité dérangeante, c'est que le jugement du vin est beaucoup moins stable qu'on l'imagine. Le statisticien Robert Hodgson l'a montré en glissant, lors d'un grand concours californien, le même vin servi plusieurs fois dans la même série, à partir de la même bouteille. Sur quatre années, à peine 10 % des juges parvenaient à redonner une note cohérente au même échantillon, et un autre dixième pouvait le classer du bronze à l'or selon le moment.
En suivant ensuite les mêmes vins d'un concours à l'autre, le constat devient vertigineux. Environ 99 % des vins médaillés d'or quelque part ne décrochaient aucune récompense ailleurs, et aucun de ceux inscrits dans cinq concours n'a obtenu cinq médailles d'or.
Ça ne veut pas dire que ton palais ne sert à rien. Ça veut dire que noter cent vins en une journée dépasse les capacités humaines, et qu'un grand cru goûté à la chaîne, fatigué, dans une série mal placée, peut très bien passer derrière un vin simple mais lisible. Le prix ne se sent pas dans le verre. Ta fatigue, si.
Le chapitre qui va avec
Chapitre I. Le Seuil (Version Rouge)
Les bases. Tu apprends à lire un vin.
C'est aussi pour ça que les vins faciles, fruités, un peu charmeurs raflent souvent les médailles : ils plaisent dès la première gorgée, là où un grand vin de garde demande du temps et de l'air. Le concours récompense ce qui séduit dans l'instant, pas forcément ce qui se bonifiera dix ans en cave.
Quand le concours lui-même est le vrai problème
Reste l'autre versant de ces histoires, beaucoup moins glorieux. Tous les « concours » ne se valent pas, et certains ne testent même rien à l'aveugle. L'épisode le plus parlant date de 2023. Une émission belge de défense des consommateurs, épaulée par un sommelier reconnu, a déniché le pire vin de supermarché qu'elle pouvait trouver. Une bouteille à environ 2,50 €, rebaptisée « Château Colombier » avec une étiquette plus flatteuse, a été envoyée au concours international Gilbert & Gaillard.
Le résultat ? La bouteille a décroché 88 points et une médaille d'or, assortie d'une note de dégustation élogieuse vantant un palais riche et de jolies promesses de complexité. Le souci tient à la mécanique. Il fallait régler des frais d'inscription d'une cinquantaine d'euros et fournir des données de laboratoire que l'organisation ne vérifiait pas vraiment ; rien n'empêchait, de l'aveu même des organisateurs du canular, d'y déclarer à peu près n'importe quoi. Une fois la médaille obtenue, l'émission a même reçu la proposition d'acheter un millier de pastilles dorées à coller sur les bouteilles, pour une soixantaine d'euros.
Là, on n'est plus dans la dégustation à l'aveugle qui révèle une vérité. Les concours sérieux se déroulent bouteille et étiquette masquées, celui-ci ne l'était pas. L'enjeu n'a rien d'anecdotique pour ton porte-monnaie : une ou plusieurs médailles sur une bouteille peuvent faire grimper les ventes d'environ 15 %. Une pastille dorée n'est donc pas une preuve de qualité. C'est parfois juste un argument de rayon.
Ce que tu peux en retirer, verre en main
La leçon n'est ni « les concours sont nuls » ni « le prix ne veut rien dire ». Elle est plus nuancée, et plus utile. Un vin cher peut être remarquable ; un vin à quelques euros peut être franchement bon. Ce qui tranche entre les deux, c'est ce que tu perçois quand tu goûtes sans rien savoir, pas l'étiquette ni la médaille.
D'où l'intérêt de t'entraîner à juger à l'aveugle, pour ton propre compte. Un verre opaque suffit, ou simplement une serviette autour de la bouteille avec un ami qui sert. Tu seras surpris de voir à quel point l'étiquette pilote ton plaisir sans que tu t'en rendes compte. C'est exactement ce travail que je détaille dans apprendre à reconnaître un bon rouge sans regarder l'étiquette, et le même exercice appliqué aux blancs réserve autant de claques. Si tu préfères saisir l'ensemble de la démarche, parcours les cours d'œnologie pour voir par où commencer.
La prochaine fois que tu liras qu'un petit vin a humilié des grands crus, tu sauras quelles questions poser. À l'aveugle ou pas ? Combien de vins par juge ? Étiquette masquée ? Ces trois réponses valent mieux que n'importe quelle médaille collée sur le verre.