Les papes d'Avignon, bâtisseurs d'un grand vin

Un verre de Châteauneuf-du-Pape, et derrière lui sept siècles de manœuvres politiques. On résume souvent l'affaire à une formule commode : les papes aimaient le bon vin. C'est plus compliqué, et bien plus intéressant. Quand la cour pontificale s'installe à Avignon, au tout début du XIVe siècle, le raisin n'entre pour rien dans le calcul. Les papes d'Avignon ont pourtant fini par redessiner toute la vallée du Rhône viticole.
Pourquoi quitter Rome
En 1305, après un conclave longtemps bloqué, l'archevêque de Bordeaux Bertrand de Got est élu pape sous le nom de Clément V. Le roi Philippe IV de France avait pesé de tout son poids pour faire élire ce candidat français, qui lui devait beaucoup. Une fois sur le trône, Clément V renonce à rejoindre Rome et reste en terre française. En 1309, il installe sa cour à Avignon, où elle restera près de soixante-dix ans.
Pourquoi ce choix ? Rome était devenue impraticable, livrée aux luttes des grandes familles, les Colonna contre les Orsini. L'Église cherchait un lieu plus sûr, elle l'a trouvé à Avignon, en bordure du Comtat Venaissin. Le détail compte : la papauté possédait déjà ce territoire depuis 1274. S'y poser, ce n'était pas s'exiler en terre étrangère, c'était rester chez soi.
Reste la géographie, que je trouve souvent sous-estimée dans cette histoire. Avignon se dressait sur le Rhône, à mi-chemin entre la France et l'Italie, sur une grande route commerciale. La ville gardait l'un des rares ponts sur le fleuve et n'était pas très loin de la mer. Un carrefour, autrement dit, le genre d'endroit où les marchandises circulent vite, et le vin avec elles.

Jean XXII et la naissance du Vin du Pape
Clément V meurt en 1314. Son successeur, élu en 1316, change tout pour la vigne. Jean XXII, issu de la bourgeoisie de Cahors, prend résidence permanente à Avignon mais choisit Châteauneuf pour y établir une résidence secondaire. Un village sans gloire particulière, à une vingtaine de kilomètres au nord, accroché à une butte au-dessus du fleuve.
C'est lui qui fait sortir de terre la forteresse. Avant même que ne débute le chantier du palais des papes d'Avignon, en 1335, il fait renforcer les fortifications et reconstruire plusieurs châteaux des environs. Le château de Châteauneuf deviendra le symbole de l'appellation, et son nom dit tout : le château neuf du pape.
Mais le vrai geste, pour un amateur de vin, est ailleurs. Jean XXII s'occupe sérieusement du vignoble voisin. Avant la papauté d'Avignon, la vigne y avait été lancée et entretenue par les évêques, surtout pour la consommation locale. Le pape buvait régulièrement ces vins du nord et fit beaucoup pour en améliorer les pratiques. Sous son règne, ils prirent le nom de « Vin du Pape », qui deviendra plus tard Châteauneuf-du-Pape.
Les débuts sont modestes, et c'est ce qui me plaît dans cette histoire : rien d'un empire au départ. Les premières années, les livres de comptes mentionnent quatre puis six tonneaux par an ; en 1325, la production atteint douze tonneaux. Une cuvée de cour, servie au palais et offerte aux invités.
Le chapitre qui va avec
Chapitre I. Le Seuil (Version Rouge)
Les bases. Tu apprends à lire un vin.
Là se joue le coup de génie, involontaire sans doute. Le statut de « Vin du Pape » ornait la table du palais, et les commandes annuelles dépassaient parfois trois mille litres. Lors des fêtes, on le servait aux ambassadeurs et aux représentants des cours étrangères, qui en faisaient la promotion à leur retour. Rapidement, on l'expédia en barriques vers l'Italie, l'Allemagne et la Grande-Bretagne. Un vin bu par le pape devient un vin que l'Europe entière veut goûter. La diplomatie a fait le travail d'un service marketing.
Ce que les papes d'Avignon ont laissé dans le verre
La cour repart. Sous Grégoire XI, le retour à Rome s'achève le 17 janvier 1377. Suivront le Grand Schisme, des antipapes, des décennies de désordre. Le château, lui, perd peu à peu son rôle de résidence et redevient un poste de garde. On pourrait croire que l'aventure viticole s'arrête là.
Elle continue. Le prestige, une fois installé, ne se défait pas facilement. Surtout, les papes d'Avignon avaient révélé ce que la géologie tenait en réserve. Au nord et au nord-est, les fameux galets roulés couvrent un sol argileux. Ces pierres retiennent la chaleur d'un soleil généreux, près de 2 800 heures par an, et la restituent la nuit, ce qui mûrit le raisin plus vite. Le mistral, lui, emporte l'humidité et accentue la sécheresse du climat. Voilà le terroir que la table papale avait mis en lumière sans le savoir.
Ce terroir, je le retrouve dans le verre chaque fois que j'ouvre un Châteauneuf un peu mûr : la chaleur du fruit confit, les notes de garrigue et d'épices, parfois une touche animale qui s'installe avec l'âge. Une matière dense, solaire, qui demande du temps pour se fondre. Si tu veux apprendre à reconnaître ces signatures par toi-même, sans guide ni baratin, nos cours d'œnologie sont faits pour ça, et le repère le plus utile pour ce genre de vin se trouve dans notre chapitre pour juger un rouge sans se tromper.
Du Vin du Pape à la première AOC de France
Le dernier acte se joue au XXe siècle. Ravagé par le phylloxéra à la fin du XIXe, le vignoble se reconstruit autour d'une poignée de cépages, le grenache en tête. Châteauneuf-du-Pape eut l'honneur d'être la toute première appellation inscrite dans la loi, en 1936. Aujourd'hui, ses vignes couvrent un peu plus de 3 200 hectares et produisent plus de 110 000 hectolitres par an, soit davantage de vin sur cette seule zone du sud du Rhône que dans tout le Rhône septentrional.
Le blanc, plus rare, mérite lui aussi qu'on s'y arrête : moins d'un dixième de la production, mais une matière ample, parfois grasse, qui surprend ceux qui n'attendaient ici que du rouge. Si c'est cette catégorie qui t'intrigue, on en parle dans le chapitre dédié aux blancs.
Une installation décidée pour fuir Rome et plaire à un roi de France a donc fini par ancrer durablement le vin au cœur du Rhône. Les papes cherchaient un refuge politique. Ils ont laissé un terroir.