Le vin préféré de Napoléon : le Chambertin

Le vin préféré de Napoléon : le Chambertin

On imagine un empereur entouré de flacons rares et de sommeliers empressés. La réalité est plus sèche. Napoléon mangeait vite, buvait peu, et s'en tenait presque toujours à la même bouteille. Le vin préféré de Napoléon, c'était un rouge de Bourgogne.

Le vin préféré de Napoléon, c'est le Chambertin

Le vin préféré de Napoléon tenait en un seul nom, répété pendant des années : le Chambertin, grand cru rouge de la Côte de Nuits, issu du pinot noir. Son compagnon d'exil, le comte de Las Cases, l'a noté dans le Mémorial de Sainte-Hélène. Quinze années durant, l'Empereur a bu le même bourgogne, qu'il croyait bon pour sa santé et qu'il faisait suivre partout, de l'Allemagne au fin fond de l'Espagne, jusqu'à Moscou. Tu as peut-être lu, ailleurs, qu'il s'agissait d'un vin sud-africain : ce souvenir-là appartient à ses années d'exil, et j'y reviens plus bas. Sur l'ensemble d'une vie, la référence reste ce bourgogne.

Petite précision qui agace encore les puristes : parle-t-on du Chambertin lui-même, ce mouchoir de poche de treize hectares à peine, ou plus largement du gevrey-chambertin de la commune ? Les sources hésitent, et à l'époque la distinction n'avait pas la rigueur d'aujourd'hui. L'appellation contrôlée n'a vu le jour que dans les années 1930, bien après lui. Ce qui est sûr, c'est le terroir : ce coin de la Côte de Nuits qu'on a fini par surnommer le « roi des vins ».

Ce qui me frappe dans cette histoire, c'est la fidélité. On goûte rarement le même vin toute sa vie. Lui, oui.

gros plan sur un verre de vin rouge profond posé sur une table en bois sombre, lumière chaude de bougie

Un goût pris à la caserne, pas à la cour

Napoléon n'a pas découvert ce vin sur les ors des Tuileries. Il l'a rencontré jeune, simple lieutenant d'artillerie, pendant ses années en Côte-d'Or du côté d'Auxonne, à la fin des années 1780, quand grondait déjà la Révolution. Un officier sans fortune buvait le vin de l'endroit où il se trouvait. Le sien, ce fut la Bourgogne.

L'attachement est resté. Dès 1798, il ne lâchait son Chambertin que pour une rare coupe de champagne. La maison Soupé et Pierrugues l'a ensuite fourni régulièrement. Il commandait un vin de cinq à six ans d'âge et en buvait une demi-bouteille à chaque repas. Pas un buveur, donc. Un habitué.

Le Chambertin coupé d'eau, sacrilège assumé

Voilà le genre de fait qui fait grincer des dents les amateurs de grands crus. Napoléon coupait son Chambertin avec de l'eau. Certains témoignages parlent même d'un mélange moitié-moitié. Il appliquait la même recette au champagne, qu'il appelait par dérision sa « limonade ».

Crime de lèse-terroir ? Je serais plus indulgent. L'habitude lui venait de l'enfance corse, où l'on buvait un rouge rustique et épais, allongé d'eau et parfois de miel. On ne se refait pas. Boire la moitié d'une demi-bouteille très diluée à chaque repas, c'est l'attitude d'un homme qui cherche un goût familier, pas l'ivresse ni la performance de dégustation. Et le vrai sujet, à mes yeux, n'est pas le débat « pur ou coupé » : c'est ce qu'il faut au palais pour reconnaître un grand pinot noir sous l'eau qui le dilue. Isoler ce fruit, la finesse des tanins, la trace de sous-bois, c'est exactement le travail qu'on mène dans les cours d'œnologie.

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Un vin qui partait en campagne

Cette fidélité a nourri quelques belles anecdotes, et toutes ne sont pas des légendes. Avant l'expédition d'Égypte, son secrétaire Bourrienne raconte qu'il avait embarqué une telle quantité de bourgogne qu'il ne réussit pas à tout boire sur place. Le vin traversa deux fois la Méditerranée et le désert, revint à Fréjus, et se révéla aussi bon au retour qu'au départ. De quoi asseoir, au passage, la réputation du cru comme grand vin de garde.

La campagne de Russie de 1812 a laissé une image plus saisissante encore. Dans le froid terrible, l'aide de camp gardait une bouteille contre sa poitrine pour servir à tout instant un vin chambré. On peut sourire de l'obstination. On peut aussi y lire quelque chose de très humain : le besoin d'un repère stable au milieu du désastre.

Quant à Waterloo, méfiance. Une jolie histoire veut que Napoléon ait perdu faute d'avoir bu son verre de Chambertin ce jour-là. Les Anglais racontent l'inverse : il en aurait abusé la veille et serait tombé de cheval, ivre. Deux versions, aucune preuve. Des récits d'après-coup, à ranger au rayon folklore.

Sainte-Hélène, et le fameux vin sud-africain

L'exil a mis un point final à cette fidélité bourguignonne. Sur le rocher de Sainte-Hélène, ravitaillé depuis Le Cap, le Chambertin n'avait plus sa place : un grand cru de l'époque, sans guère de soufre, supportait mal les longues traversées et tournait vite au vinaigre. Au quotidien, Napoléon se rabattait sur du claret, autrement dit du bordeaux. Le valet Saint-Denis l'a consigné sans détour : en France, c'était le Chambertin ; à Sainte-Hélène, ce fut le bordeaux.

C'est ici qu'intervient le vin que beaucoup citent aujourd'hui comme « le » préféré de l'Empereur, et que tu as peut-être croisé : un sud-africain. Banni au Cap pour avoir fait sortir du courrier, Las Cases lui fit envoyer du vin de Constance, un blanc liquoreux de muscat produit sur le domaine de Groot Constantia, près du Cap. Napoléon s'y attacha vraiment : on lui en expédiait chaque année plusieurs centaines de litres en fûts, et le récit de Las Cases rapporte qu'il l'appréciait au point de le désigner par le nom de son compagnon, et de le réclamer encore dans ses derniers jours. Alors, Chambertin ou vin de Constance ? Les deux, à deux moments d'une vie : le bourgogne pour les années de pouvoir, le liquoreux du Cap pour celles de l'exil.

Si tu veux comprendre ce qui sépare le bourgogne du bordeaux qu'il buvait là-bas, ce qu'apporte le pinot noir face au cabernet et au merlot, notre chapitre dédié au vin rouge te donne la grille de lecture.

Fin connaisseur ou homme d'habitude ?

Reste la question qui fâche les amateurs de légende. Napoléon avait-il un grand palais ? L'historien d'Oxford Michael Broers, biographe de l'Empereur, en doute franchement : un homme presque abstinent, qui accordait au repas le temps strictement nécessaire et n'a jamais développé de goût sophistiqué. Il aimait son Chambertin, sincèrement, mais il ne l'analysait pas. Il s'y reposait.

C'est peut-être ça, la vraie leçon. Pas besoin d'être un expert pour avoir un vin de cœur. Alexandre Dumas l'a dit mieux que personne : « Rien ne fait voir l'avenir couleur de rose comme de le contempler à travers un verre de Chambertin. » L'Empereur, sans le formuler ainsi, ne demandait sans doute rien d'autre à son verre.

Sources