Le jour où un Bordeaux est parti dans l'espace

Le jour où un Bordeaux est parti dans l'espace

Un grand cru de Pomerol qui tourne autour de la Terre à 400 kilomètres d'altitude, ça ressemble à un canular. C'est pourtant arrivé. En novembre 2019, douze bouteilles de Pétrus 2000 ont décollé pour la Station spatiale internationale. C'est ce Bordeaux dans l'espace qui m'a poussé à creuser une question que tout amateur se pose un jour : qu'est-ce qui fait vraiment vieillir un vin ?

Pourquoi envoyer du Pétrus en orbite

Derrière l'opération, une start-up européenne, Space Cargo Unlimited, et un programme baptisé Mission WISE. L'idée n'était pas de faire joli sur une affiche. Les organisateurs présentaient le projet comme un travail de long terme : rendre les plantes terrestres plus résistantes au changement climatique en les exposant à de nouveaux stress, et mieux comprendre le vieillissement, la fermentation et les bulles du vin.

Le choix du Pétrus n'a rien d'un caprice de luxe, même si le prix donne le vertige. Space Cargo a retenu le millésime 2000 sur des critères œnologiques, en particulier le besoin d'un vin structuré dominé par un seul cépage, ici le merlot. Pour mesurer un effet, il faut un repère stable et bien documenté. Un vin de garde, quasi mono-cépage, à l'histoire connue : voilà un sujet d'étude propre.

La note est tout de même salée. Une bouteille de Pétrus 2000 affichait un prix moyen mondial, hors taxes, d'environ 5 500 € selon Wine-Searcher au moment de la publication. Multiplie par douze, ajoute le coût du voyage, et tu obtiens une expérience scientifique qui ne ressemble à aucune autre.

une bouteille de vin rouge de Bordeaux flottant en apesanteur devant un hublot de station spatiale, la Terre visible au loin

438 jours en apesanteur

Le vin n'est pas parti seul. À côté des bouteilles, 320 sarments de vigne (160 de cabernet sauvignon, 160 de merlot) ont eux aussi fait le voyage. Tout ce petit monde était stocké dans des contenants construits pour résister aux conditions extrêmes du décollage et de la rentrée. Les sarments étaient maintenus à 4 °C en continu, le vin entre 18 et 20 °C.

Le compteur final donne le tournis. Les bouteilles sont parties vers l'ISS le 2 novembre 2019, avec le soutien technique de Thales Alenia Space et de la société américaine Nanoracks, avant de revenir sur Terre le 14 janvier 2021 à bord d'une capsule Dragon de SpaceX, puis de rejoindre Bordeaux. Plus de quatorze mois loin de toute cave.

Ce qui m'intrigue ici, ce n'est pas la prouesse logistique, c'est l'absence de gravité. Sur Terre, dans une bouteille couchée, l'oxygène et les composés circulent par convection. En microgravité, ce brassage naturel disparaît. Les réactions chimiques du vieillissement ne se déroulent plus dans les mêmes conditions, et c'est précisément ce que les chercheurs voulaient observer.

Le Bordeaux dans l'espace face à son jumeau resté en cave

Le moment que j'attendais en lisant ce dossier, c'est la dégustation. La première analyse a eu lieu le 1er mars 2021 à l'ISVV, l'Institut des sciences de la vigne et du vin de Bordeaux, lors d'une dégustation dirigée par Philippe Darriet, directeur de l'unité de recherche en œnologie de l'institut.

Le protocole était sérieux, pas un coup de communication autour d'un verre. Chacun des douze dégustateurs recevait trois verres anonymes : deux vins « terrestres » et un vin « spatial », ou l'inverse. On leur demandait de chercher une différence d'aspect et d'arôme avant de goûter. Personne ne savait ce qu'il avait dans le verre. C'est la base d'une dégustation honnête, et c'est aussi ce qu'on apprend à faire quand on commence à goûter sérieusement, loin des étiquettes qui faussent le jugement.

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Les impressions, maintenant. Parmi les dégustateurs, Jane Anson, du magazine Decanter, l'une des rares voix à avoir comparé les deux échantillons côte à côte. Selon elle, le vin resté sur Terre était encore un peu plus fermé, plus tannique, plus jeune. Celui qui était monté dans l'espace avait des tanins assouplis et une dimension florale plus marquée. Elle est même allée plus loin sur l'ampleur de l'écart : le vin spatial paraissait un peu plus évolué, comme s'il avait gagné deux à trois ans de vieillissement pendant son séjour en orbite.

Côté arômes, les descripteurs cités ont de quoi faire rêver : pétale de rose, fumée de feu de camp, cuir patiné, une robe tirant vers la tuile orangée. Je tiens quand même à rester prudent, et les scientifiques l'étaient aussi. Pour Philippe Darriet, les deux vins ont été unanimement jugés comme de grands vins : malgré ces quatorze mois en orbite, le vin spatial a été très bien évalué sur le plan sensoriel. L'espace n'a rien cassé. Et avec un seul échantillon spatial goûté, la simple variation d'une bouteille à l'autre ne pouvait pas être totalement écartée.

Et les vignes, dans tout ça

Le résultat le plus étonnant n'est peut-être pas dans le verre. Les sarments n'ont pas seulement survécu au voyage, ils ont poussé plus vite que les vignes restées sur Terre, malgré une lumière et une eau limitées. De retour, plantés en serre, leurs bourgeons sont sortis plus tôt que ceux de leurs jumeaux terrestres, certains débourrant trois à quatre semaines seulement après l'atterrissage. Pour une filière qui cherche des vignes plus résistantes à un climat qui se dérègle, c'est une piste autrement plus utile qu'une bouteille hors de prix.

Un million de dollars la bouteille

Reste l'épilogue, à la hauteur de la démesure du départ. Christie's a annoncé qu'elle proposerait l'une de ces bouteilles en vente privée, avec un prix estimé de l'ordre d'un million de dollars. Le lot avait tout de l'objet de collectionneur extrême. L'acheteur recevait en plus une bouteille de Pétrus 2000 « terrestre », un tire-bouchon « fait dans une météorite », un décanteur et des verres. Plusieurs autres bouteilles du lot parti dans l'espace restaient scellées, et Christie's précisait n'avoir aucun projet de les vendre. Elles sont gardées pour la recherche.

Ce qui me frappe, au fond, c'est l'écart entre la question scientifique, sobre et passionnante, et le spectacle financier qu'elle a fini par produire. Faut-il un million de dollars pour comprendre comment un grand vin évolue ? Bien sûr que non. La mécanique du vieillissement (l'oxydation lente, l'assouplissement des tanins, la mue des arômes), tu peux l'observer dans ton propre verre, sans quitter le plancher des vaches. Il suffit d'ouvrir deux millésimes d'un même rouge et de comparer. C'est exactement ce travail de comparaison que je transmets dans le chapitre consacré au vin rouge, et qu'on retrouve dans l'ensemble des cours d'œnologie de l'Académie.

Le Pétrus, lui, a regardé la Terre tourner pendant plus de quatorze mois. Il en est revenu un peu plus mûr, dit-on. Pas besoin d'aller si loin pour goûter le temps qui passe dans un verre.

Sources