Le grenache : histoire, régions et style

Un Châteauneuf-du-Pape, un rosé de Tavel, un Banyuls sur un dessert au chocolat : trois vins très différents, un seul cépage derrière eux. Le grenache, on le boit souvent sans le nommer, parce qu'il se glisse dans les assemblages du sud. Voici de quoi mettre un nom sur ce que tu as déjà dans le verre.
Un cépage né en Espagne, devenu méditerranéen
Les ampélographes le situent en Aragon, dans le nord-est de l'Espagne, où on l'appelle garnacha. De là, il a suivi les routes de la Couronne d'Aragon vers la Catalogne, la Sardaigne, le Roussillon et le littoral provençal. Cette expansion médiévale explique assez bien pourquoi on le retrouve aujourd'hui tout autour de la Méditerranée, sur les terroirs chauds et secs qui lui conviennent.
Le voyage a laissé des traces dans les noms. En Espagne, il reste la garnacha, du Priorat à la Rioja. En Sardaigne, il devient cannonau. Il existe même une version aux feuilles duveteuses, la garnacha peluda, qu'on connaît en Roussillon sous le nom de lledoner pelut et qu'on assemble volontiers avec le grenache classique pour gagner un peu de fraîcheur.
Un détail me plaît dans cette histoire : ce cépage a longtemps été traité en tâcheron, bon à faire du volume et pas grand-chose de plus. Il a fallu attendre les dernières décennies, et le travail sur les vieilles vignes, pour qu'on le regarde autrement.

Le grenache dans le monde : où le trouve-t-on ?
C'est un poids lourd. Le grenache figure parmi les cépages les plus plantés de la planète, autour de 163 000 hectares, et la France et l'Espagne en concentrent à elles seules près de 90 %. Rien d'un cépage de niche, donc, même si sa réputation a mis du temps à monter.
En France, il règne dans le sud : vallée du Rhône méridionale, Languedoc, Roussillon, Provence. Dans le Rhône sud, c'est lui la colonne vertébrale des rouges. En Espagne, il occupe surtout la moitié nord du pays et sert souvent de partenaire au tempranillo en Rioja, avant de reprendre les premiers rôles ailleurs. On le croise aussi en Sardaigne, en Australie (les fameux assemblages GSM de la Barossa et de McLaren Vale), en Californie ou en Afrique du Sud.
Châteauneuf-du-Pape, sa terre d'élection
Si je devais montrer le grenache à quelqu'un qui débute, c'est ici que je l'emmènerais. L'appellation Châteauneuf-du-Pape s'étend sur environ 3 200 hectares entre Orange et Avignon, et autorise dix-huit cépages dans son cahier des charges. En théorie, tu pourrais composer un vin très bariolé. En pratique, le grenache domine largement : au début des années 2000, il représentait à lui seul près des trois quarts de l'encépagement.
Ce qui se joue là m'intéresse. Le grenache seul, sur un sol banal, donne un vin correct sans plus. Ce sont les vieilles vignes et les terres pauvres et bien drainées, comme les célèbres galets roulés, qui le forcent à se concentrer et lui donnent de la profondeur. On l'assemble alors souvent avec la syrah, qui apporte la structure et la couleur, et le mourvèdre, qui ajoute cette note un peu sauvage, presque animale. C'est le trio GSM, la trame de la plupart des grands rouges du Rhône sud.
Le chapitre qui va avec
Chapitre I. Le Seuil (Version Rouge)
Les bases. Tu apprends à lire un vin.
Le Priorat, l'autre sommet
L'Espagne a sorti le grenache de l'ombre par une autre voie. Dans le Priorat, en Catalogne, de très vieilles vignes plantées sur la llicorella, ces schistes ardoisés qui obligent les racines à plonger chercher l'eau, donnent des vins d'une concentration et d'une minéralité qui n'ont rien à envier aux meilleurs Châteauneuf. Cette renaissance, à partir des années 1990, a fait remonter la garnacha dans la cour des grands cépages.
Entre ces deux pôles, tout un éventail. Gigondas, Vacqueyras, Lirac et les Côtes du Rhône Villages côté français ; Campo de Borja, Cariñena ou la Navarre côté espagnol. De quoi explorer sans se ruiner.
Le style du grenache : à quoi le reconnaître
On arrive au cœur du sujet. Le grenache mûrit tard et accumule beaucoup de sucre dans ses baies, ce qui donne des vins naturellement riches en alcool. En contrepartie, il manque souvent d'acidité, de couleur et de tanin. C'est bien pour cela qu'on l'assemble : la syrah, le carignan ou le mourvèdre lui prêtent ce qui lui fait défaut.
Côté arômes, cherche le fruit rouge, fraise, framboise, cerise, avec cette petite pointe de poivre blanc qui signe si souvent le cépage. Sur les terroirs du sud, une note de garrigue ou de cacao peut s'inviter. Et sur les vieilles bouteilles, le fruit se confit vers le pruneau, pendant qu'apparaissent des notes torréfiées de café et de chocolat. La bouche, elle, est ronde et généreuse, plus caressante que mordante. Un vin de plaisir immédiat, mais qui sait aussi vieillir quand le terroir et les rendements suivent.
Une fragilité à connaître : le grenache s'oxyde facilement. Même jeune, il peut prendre des reflets tuilés sur le bord du verre. Cette sensibilité n'est pas toujours un défaut, c'est même un atout dans une famille de vins bien particulière.
Rosés et vins doux naturels
Sa peau fine en fait un excellent candidat au rosé, en Provence comme à Tavel et Lirac, où il donne des vins colorés et gourmands. Et puis il y a les vins doux naturels du Roussillon, Banyuls, Maury, Rivesaltes, ou Rasteau dans le Rhône. Là, on interrompt la fermentation avec de l'alcool pour garder du sucre : cette capacité du grenache à mûrir haut devient un vrai atout, et l'oxydation ménagée apporte ces arômes de figue, de noix et de fruits confits qui font merveille sur un dessert.
Apprendre à reconnaître ce profil, c'est justement ce qu'on travaille dans nos cours d'œnologie : mettre des mots simples sur ce que le nez et la bouche perçoivent, sans réciter de fiche. Pour poser des bases solides sur les rouges du sud, le chapitre Le Seuil, version rouge est fait pour ça, et son pendant sur les vins blancs t'ouvrira la porte des grenache blanc, moins connus mais superbes.
Goûte-le à l'aveugle un soir d'été, un rouge du Rhône bien mûr sur une viande grillée. Ce côté solaire, rond, un peu poivré : tu ne l'oublieras plus.