Histoire du vin

Le vin de Bordeaux, une histoire anglaise

Le vin de Bordeaux, une histoire anglaise

Sur la carte des vins d'un vieux club londonien, à la rubrique des rouges de Gironde, tu liras souvent un seul mot : claret. Il n'existe pas en français. Il dit pourtant l'essentiel : le vin de Bordeaux et l'Angleterre partagent une histoire longue de huit siècles, et une bonne part de ce qui fait aujourd'hui la gloire de la région s'est jouée de l'autre côté de la Manche.

Tout commence par un mariage

Le point de bascule n'a rien d'œnologique. En 1152, Aliénor d'Aquitaine, héritière d'un immense duché du sud-ouest qui englobait Bordeaux, épouse Henry Plantagenêt, qui devient deux ans plus tard le roi Henri II d'Angleterre. D'un coup, Bordeaux et ses vignobles passent dans le domaine de la Couronne anglaise. Ces trois siècles sous administration anglaise furent le premier âge d'or de la ville : un accès privilégié au marché anglais, et l'exportation des vins qui en fit un port de commerce florissant, second seulement après Londres aux yeux de la Couronne.

Ce que je trouve frappant, c'est l'échelle. Un contrat de mariage, et voilà une région viticole arrimée pour trois cents ans à un débouché gigantesque. Avant cela, le vin français voyageait peu.

vitrail médiéval stylisé représentant un couple royal et des grappes de raisin, lumière chaude

Le claret, un mot anglais pour un vin de Bordeaux

Le vin que buvaient ces Anglais ne ressemblait guère à nos crus classés. Les Graves étaient alors la principale zone de production, et le style dominant était le clairet. Ce mot, anglicisé en « claret », a longtemps servi outre-Manche à désigner le rouge de Bordeaux en général. La plupart des vins de la région étaient clairs et légers, presque rosés.

J'ai goûté il y a peu un Bordeaux Clairet moderne, cette curiosité que l'appellation a maintenue vivante. Une macération courte de 24 à 48 heures sur les peaux le place entre le rosé et le rouge léger : plus de couleur, plus de structure, davantage de vinosité qu'un rosé. On tient là, dans le verre, le lointain ancêtre de ce que les Anglais appelaient claret. Rien à voir avec un Médoc profond, mais tout a commencé par là.

Si l'idée d'apprendre à reconnaître ces familles de rouges t'attire, c'est exactement le terrain que l'on défriche dans notre chapitre consacré aux vins rouges.

La flotte des vins

Le commerce, lui, prend une tournure presque industrielle pour l'époque. Jean sans Terre, le plus jeune fils d'Henri et d'Aliénor, favorisa l'essor de la filière et supprima la Grande Coutume, la taxe à l'exportation vers l'Angleterre qui pesait sur les vins d'Aquitaine. Moins de taxe, plus de tonneaux : la vigne s'étend pour répondre à la demande venue du nord.

Au début du XIVe siècle, une moyenne de 80 000 tonneaux partaient chaque année de Bordeaux, dont environ un quart vers l'Angleterre. L'année record 1308-1309 vit passer 102 724 tonneaux par l'estuaire de la Gironde. Des chiffres énormes pour le Moyen Âge. Chaque automne, une grande « flotte des vins » faite de centaines de navires cinglait vers la Gironde et revenait chargée du nouveau claret, l'un des trafics les plus réguliers de l'Europe médiévale.

Le chapitre qui va avec

Chapitre I. Le Seuil (Version Rouge)

Les bases. Tu apprends à lire un vin.

Découvrir · dès 35€

1453 : la fin du royaume, pas de la soif

Cette prospérité fit de Bordeaux un enjeu. La guerre de Cent Ans opposa durablement la France et l'Angleterre pour le sud-ouest, et s'acheva en 1453 par la victoire française à la bataille de Castillon, à l'est de Bordeaux. L'Aquitaine revenait à la France, trois siècles de domination anglaise prenaient fin.

On pourrait croire que le lien se rompt là. C'est l'inverse. Le goût anglais pour le claret était devenu une habitude nationale, et les marchands continuèrent simplement d'en acheter, désormais comme un produit d'importation, parfois en pleine guerre et malgré des droits de douane punitifs. Voilà ce que je retiens : une habitude de table peut survivre à la perte d'un royaume.

Les Chartrons, où Bordeaux parlait anglais

L'histoire rebondit à l'époque moderne, et toujours grâce aux étrangers du nord. L'essor des Chartrons, ancien marécage drainé en bord de Garonne, commence avec l'installation au XVIIe siècle de négociants anglais, flamands et irlandais. Contraints de s'établir hors les murs, ils forment une aristocratie du vin influente, surnommée par dérision l'« aristocratie du bouchon ». Dans ces chais, on commerçait en plusieurs langues et le vin partait vers les pays d'origine de ces familles.

Leur apport n'est pas que commercial. L'Irlandais Pierre Mitchell installa en 1723 la verrerie bordelaise, qui deviendra la principale fabrique de bouteilles de France. C'est en partie grâce à lui que la commercialisation et l'exportation du vin en bouteille purent se développer. La bouteille, le bouchon, le vieillissement : des conditions concrètes qui ont permis au vin de Bordeaux de devenir un objet de garde, pas seulement de consommation rapide.

Un détail technique mérite d'être noté, car on l'oublie souvent. Après l'assèchement du Médoc par les Hollandais au milieu du XVIIe siècle, cette zone prit peu à peu le rôle de source des bordeaux les plus prisés. Là encore, des ingénieurs venus du nord ont redessiné la carte du vignoble.

Haut-Brion, le premier vin de marque

S'il fallait une scène pour résumer tout cela, je choisirais une taverne londonienne. Le 10 avril 1663, Samuel Pepys écrit dans son journal avoir bu au Royal Oak Tavern « a sort of French wine called Ho Bryen », au goût très particulier qu'il n'avait jamais rencontré. Le professeur Ludington y a vu la première note de dégustation de Haut-Brion. Un registre de cave antérieur, celui du roi Charles II, mentionne dès 1660 le paiement d'un marchand pour 169 bouteilles de « Hobriono » livrées personnellement au roi.

Le propriétaire, lui, avait compris avant tout le monde ce qu'on appellerait aujourd'hui le marketing. En 1666, le domaine ouvrit à Londres une taverne, le Pontac's Head, pour vendre et promouvoir ses vins. Ce fut le premier château bordelais à faire la publicité de son vin hors de son appellation, et qui plus est dans un autre pays. « Ho Bryan », c'était Haut-Brion, et Pepys goûtait l'avenir : la famille Pontac lança l'idée d'un vin fin de marque, portant un nom et un prix à sa hauteur. Le vin devint, pour la première fois, quelque chose que l'on collectionne.

Deux siècles plus tard, cette précocité fut consacrée. Dans la classification officielle de 1855, Haut-Brion fut la seule propriété des Graves retenue parmi les rouges, aux côtés des châteaux du Médoc, dans le cercle des premiers crus. Une place gagnée, d'abord, sur les tables anglaises.

Voilà pourquoi le claret figure encore, tel quel, sur les cartes d'outre-Manche. Derrière ce mot sans équivalent français, il y a un mariage, une flotte, des marchands du nord et un roi amateur de Ho Bryan. Si tu veux prolonger la curiosité au-delà des rouges, les blancs de Graves et les liquoreux de Sauternes ont eux aussi voyagé vers le nord, un sujet que l'on aborde dans le chapitre sur les vins blancs, et plus largement dans l'ensemble de nos cours de dégustation.

Sources

Dans la même rubrique