Le scandale du vin autrichien à l'antigel

En 1985, un seul mot a suffi à vider les rayons : antigel. Le scandale du vin autrichien à l'antigel éclate cet été-là et manque de rayer un pays entier de la carte du vin. Quarante ans plus tard, on en parle encore, souvent sur le ton de la blague, alors que l'affaire est sérieuse et, pour qui apprend à goûter, instructive.
Ce qu'on a vraiment versé dans les cuves
Levons d'abord un malentendu tenace. Le produit en cause n'est pas l'antigel de ta voiture au sens strict. Plusieurs domaines autrichiens ont corrigé frauduleusement leurs vins avec du diéthylène glycol, un composant mineur de certaines marques d'antigel, pour les faire paraître plus doux et plus charnus, dans le style des vendanges tardives.
Le diéthylène glycol, qu'on abrège en DEG, avait tout du faussaire idéal : incolore, inodore, au goût sucré, parfaitement miscible à l'eau et à l'alcool, et de surcroît mal connu et quasiment indétectable par les tests chimiques courants de l'époque. Le sucre seul ne suffisait pas à tromper le palais. Il fallait aussi le gras, la rondeur, cette sensation de matière qu'on attend d'un grand liquoreux. Le simple sucrage, lui aussi illégal, ne corrigeait pas assez le profil. Le diéthylène glycol, lui, agissait à la fois sur l'impression de douceur et sur le corps.

Pourquoi tricher à ce point
Il faut se replacer dans le goût de l'époque. Dans les années 1970 et au début des années 1980, l'Allemagne raffolait des blancs avec un peu de sucre résiduel, et l'Autriche y avait trouvé un débouché en or. La demande pour ses vins de prédicat ne faiblissait pas. À partir du milieu des années 1970, l'essentiel de cette production, plus de 200 000 hectolitres par an, partait vers l'Allemagne.
Le problème, c'est que ces vins doux dépendent du millésime. Certains producteurs s'étaient engagés sur des volumes et un niveau de prédicat précis. Mais les années faibles, une bonne partie de la vendange n'atteignait pas la maturité voulue : des vins moins doux, moins amples, plus acides. Le millésime 1982 a particulièrement posé ce problème. D'où la tentation, chez quelques-uns, de refaire chimiquement ce que le soleil n'avait pas donné. Ce qui me frappe, c'est le cynisme du calcul : transformer le vin de table le plus banal en pseudo-prédicat vendu au prix fort, pour quelques euros de produit industriel par millier de litres.
Le diéthylène glycol avait servi auparavant d'antigel et de dégivrant pour les avions, ce qui inspira au magazine Der Spiegel, en 1985, un terme resté célèbre : "Frostschutzauslese". Pour saisir l'ironie, il faut connaître le mot "Auslese". Dans la hiérarchie des vins allemands et autrichiens, il désigne une sélection de raisins très mûrs, cueillis pour leur richesse, un gage de qualité et un vin vendu au prix fort. Accoler "Frostschutz" (antigel) à ce mot de prestige, c'était résumer toute la fraude d'un trait : une fausse sélection noble obtenue à coups de produit industriel.
Comment la fraude a fini par éclater
Le plus savoureux, dans cette histoire, c'est la façon dont tout s'est effondré. Pas une dégustation héroïque, pas un nez génial. Une déclaration d'impôts. Un vigneron a voulu déduire des quantités d'antigel anormalement élevées, alors qu'il ne possédait qu'un petit tracteur. Difficile de justifier autant de bidons pour un seul engin.
À partir de là, les laboratoires se sont mis au travail. Le premier vin reconnu contenant du DEG fut un Ruster Auslese 1983, acheté dans un supermarché de Stuttgart et analysé en juin 1985. La suite a été un emballement. Les manipulations passaient inaperçues depuis des années : selon les rapports de justice, la falsification avait débuté dès 1978, certains initiés évoquant même des millésimes antérieurs, mais ces vins-là avaient déjà été bus.
Le chapitre qui va avec
Chapitre I. Le Seuil (Version Blanc)
Les bases. Tu apprends à lire un vin.
Un détail qui dérange : l'affaire n'est pas restée à l'intérieur des frontières autrichiennes. Beaucoup de ces vins partaient en vrac vers l'Allemagne de l'Ouest pour y être embouteillés dans de grandes installations, où des importateurs les coupaient illégalement avec des vins allemands. Le diéthylène glycol s'est ainsi retrouvé dans des bouteilles allemandes.
Personne d'empoisonné, tout le monde ruiné
Disons-le clairement : il n'y a pas eu d'hécatombe. Aucun dommage sanitaire n'a été signalé chez les consommateurs. Le produit reste toxique à forte dose, mais ici la catastrophe a été commerciale, pas médicale.
Commerciale et brutale. Du jour au lendemain, la quasi-totalité des vins autrichiens ont été retirés de la vente, dans le pays comme à l'étranger. Le Japon a fermé ses portes, l'Allemagne a dressé une liste noire de centaines de cuvées, et aux États-Unis les autorités ont retiré de la vente une douzaine de marques autrichiennes où le produit avait été détecté. Les exportations se sont effondrées, et l'image des vins allemands a souffert au passage. Sur le long terme, l'Autriche a réorienté sa production vers les blancs secs plutôt que les vins doux, en visant un segment plus qualitatif. Il lui a fallu plus d'une décennie pour se relever.
Le scandale a laissé sa trace jusque dans la culture populaire. Le musicien styrien Volker Schöbitz a composé une polka moqueuse au titre rimé, "Zum Wohl, Glykol", soit "À la tienne, glycol", un toast détourné, et "Glykol" a été désigné mot de l'année 1985 en Allemagne de l'Ouest.
La leçon de dégustation du scandale du vin autrichien à l'antigel
Voilà le retournement que j'aime dans cette affaire. Le coup qui aurait dû tuer la filière l'a forcée à se réinventer par le haut. L'Autriche s'est dotée de l'une des législations viticoles les plus sévères au monde et défend aujourd'hui sa place parmi les vins haut de gamme. Elle a tourné le dos au sucre facile pour miser sur la précision des blancs secs. Le Grüner Veltliner, son cépage phare, n'est qu'un joyau parmi d'autres, mais cet éclat s'est forgé dans le feu de 1985.
Et nous, dégustateurs, qu'en retenir ? Que le palais seul ne suffit pas toujours à débusquer une fraude bien faite, mais qu'il sert à comprendre ce qu'on cherche à imiter. Un vrai moelleux, un vrai liquoreux, ce n'est pas qu'une dose de douceur : c'est un équilibre entre le sucre, l'acidité et la matière, celui que les faussaires ont justement tenté de bricoler. Reconnaître cet équilibre, c'est exactement le repère qu'on travaille dans apprendre à juger un blanc moelleux sans se faire avoir. Le même réflexe vaut côté rouge, où la rondeur peut tout autant flatter et tromper : on l'aborde dans le chapitre dédié aux vins rouges.
Le vin autrichien à l'antigel restera une cicatrice et un cas d'école. Si tu veux structurer ce genre de repères au lieu de t'en remettre aux étiquettes, c'est tout l'objet de notre approche de la dégustation.