Le phylloxéra : la crise qui a failli tuer le vin

Un puceron de la taille d'une tête d'épingle a bien failli effacer le vin français. Ce n'est pas une image : à la fin du XIXe siècle, le vignoble a réellement frôlé la disparition. Le vin que tu bois aujourd'hui passe par cette catastrophe, et par la façon dont on s'en est relevé.
Quand je goûte un vieux bordeaux ou un côtes-du-rhône, je n'y pense pas souvent. Pourtant, chaque cep planté en France depuis cette crise porte la trace du combat contre le phylloxéra, un insecte venu d'Amérique. C'est l'une des pages les plus sombres de la viticulture, et l'une des plus instructives.
Un insecte venu d'Amérique
Le phylloxéra est un ravageur de la vigne, originaire de l'est de l'Amérique du Nord. Rien de spectaculaire à l'œil : un puceron minuscule, cousin de ceux du jardin, qui s'attaque aux racines. En les piquant, il provoque leur pourrissement, et le cep meurt en quelques années.
Le problème tient à une inégalité de nature. Comme l'insecte vient d'Amérique du Nord, les vignes américaines y sont au moins partiellement résistantes. La vigne européenne, Vitis vinifera, y est très sensible. Nos cépages, ceux qui donnent le chardonnay, le pinot noir ou le cabernet, n'avaient jamais rencontré ce puceron. Aucune défense. Une proie idéale.
On estime qu'il apparaît en France en 1863, près de Roquemaure, dans le Gard, puis en 1866 à Floirac, près de Bordeaux. L'importation de plants américains pour des essais, et sans doute les bateaux à vapeur plus rapides qui ont permis à l'insecte de survivre à la traversée, ont suffi à déclencher le désastre.

L'ampleur du désastre
Ici, les chiffres parlent mieux que les adjectifs. En France, la production de vin tombe de 84,5 millions d'hectolitres en 1875 à 23,4 millions en 1889. En une quinzaine d'années, le pays perd plus des deux tiers de sa récolte.
Entre 1863 et la fin du siècle, en à peine la durée d'une génération, ce minuscule insecte dévaste la quasi-totalité du vignoble français, qui couvrait alors environ 2 350 000 hectares. La contagion a progressé lentement, mais sans relâche : la Champagne est atteinte en 1890. Le phylloxéra finit par gagner presque toutes les grandes régions viticoles du monde, à l'exception notable du Chili.
Derrière la statistique, des villages ruinés et des familles qui arrachent des vignes plantées depuis des générations. Dans des régions entières, le vin qui faisait vivre tout le monde disparaît. Ce n'est pas une anecdote de manuel, c'est une crise sociale majeure, comparable pour certains territoires aux saignées d'une guerre.
La traque du coupable
Le plus troublant, c'est qu'au début personne ne comprenait ce qui tuait les vignes. Les ceps dépérissaient sans raison apparente, et les racines mortes se vidaient de leurs occupants avant qu'on puisse les observer. On a accusé le climat, le sol, un champignon, une punition divine.
Il a fallu quelques années pour identifier le vrai responsable. Le botaniste français Jules-Émile Planchon met un nom sur le ravageur et le baptise Phylloxera vastatrix, le « dévastateur ». De son côté, Charles Valentine Riley, entomologiste de l'État du Missouri, reconnaît aussitôt la description de Planchon. Il lui écrit en 1870 sans être pris au sérieux, puis vient le voir en 1871 pour constater qu'il s'agit bien du même insecte observé sur les feuilles des vignes américaines.
Le chapitre qui va avec
Chapitre I. Le Seuil (Version Rouge)
Les bases. Tu apprends à lire un vin.
Des remèdes désespérés
Une fois le coupable identifié, restait à l'arrêter. Tout a été tenté, du sérieux au farfelu : des crapauds enterrés au pied des ceps, des parcelles inondées, mille recettes maison. Deux pistes ont tout de même tenu la route un temps.
La première reposait sur un poison. Le sulfure de carbone, le plus connu des traitements, avait son camp de « sulfuristes », avec ses revues et ses congrès. Utilisé avec succès dès 1869 dans le Bordelais, il ne fut jamais appliqué à plus de 50 000 hectares dans toute la France. Efficace par endroits, mais cher, dangereux, impossible à généraliser.
La seconde piste venait du sable. On a remarqué très tôt que les vignes plantées en terrain sablonneux résistaient : le phylloxéra ne s'y déplace pas. Quelques poches minuscules du vignoble ont ainsi traversé la crise sans jamais être greffées. Mais on ne refait pas tout un pays avec du sable.
La solution venue d'Amérique
Le remède est finalement venu de là où le mal était parti. Puisque les vignes américaines résistaient, pourquoi ne pas marier les deux ? Une fois Planchon et Riley d'accord sur la cause du fléau, deux vignerons français, Leo Laliman et Gaston Bazille, proposent de greffer les vignes européennes.
Le principe est d'une élégance simple. Les vignes américaines, qui ne souffrent pas de l'insecte, servent de porte-greffes. Dessus, on greffe le cépage européen sensible, celui qui donne le goût. On garde les racines américaines, résistantes, et au-dessus le cépage noble. La méthode s'est révélée étonnamment efficace et reste utilisée aujourd'hui pour tenir l'insecte à distance.
Il a fallu des années de tâtonnements pour choisir les bons porte-greffes selon les sols, le calcaire posant notamment problème. Mais le vignoble a été reconstruit, cep par cep, sur ces racines venues de l'autre rive de l'Atlantique. C'est pour ça qu'aujourd'hui l'immense majorité des vignes du monde sont greffées, sans que ça change quoi que ce soit à ce que tu perçois dans le verre.
Ce que la crise a changé dans ton verre
La reconstruction n'a pas été un simple copier-coller. En replantant, on a trié les cépages, abandonné des variétés fragiles ou peu qualitatives, redessiné des régions entières. Une bonne partie de l'ordre viticole que tu connais, les hiérarchies d'appellations et la sélection des cépages, s'est en partie figée dans cet après-crise.
Un détail me plaît. Entre la Camargue et les laves volcaniques d'Agde, le phylloxéra n'attaque pas les ceps, et cette situation exceptionnelle a permis au domaine de Vassal, à Marseillan, d'abriter le conservatoire de la vigne de l'Inrae et sa collection de plus de 2 000 cépages. Une arche de Noé de la vigne, protégée par le sable.
Comprendre d'où vient ce que tu bois rend la dégustation plus riche. Pour apprendre à mettre des mots sur ce que tu perçois, sans jargon, tu peux explorer les cours d'œnologie de l'Académie, ou commencer par un chapitre selon ta couleur de prédilection : reconnaître un bon vin rouge ou décrypter un vin blanc.
Un puceron minuscule a failli tout emporter. Le vin a survécu parce que des gens ont cherché, échoué, recommencé. La prochaine fois que tu débouches une bouteille, souviens-toi qu'elle tient debout sur des racines américaines.


