La note Vivino est-elle fiable ?

La note Vivino est-elle fiable ?

Il existe une croyance tenace : un grand vin se paie cher, donc le prix trahirait la qualité. Les applications de notation semblent la confirmer chaque jour. Sur Vivino, la communauté aux dizaines de millions de membres, les bouteilles les plus chères affichent presque toujours les meilleures moyennes. Avant d'y croire sur parole, on a voulu poser des chiffres sur la table et trancher : la note Vivino est-elle fiable, ou recopie-t-elle surtout l'étiquette de prix ?

Pour le savoir, on a passé au crible 6 367 vins de la Côte de Nuits, ce ruban de grands crus bourguignons qui descend de Marsannay à Nuits-Saint-Georges. Du Marsannay générique à une quinzaine d'euros au Musigny d'exception à plus de 72 000 €, toute la gamme y est. Le résultat est plus net qu'on ne l'aurait parié.

Recenser toute une région

Première précaution : ne pas travailler sur un échantillon trié. Un échantillon mal construit raconte ce qu'on veut lui faire dire. On a donc aspiré la note et le prix de tous les vins de la Côte de Nuits référencés sur Vivino, sans présélection.

Le défi est technique. L'interface de Vivino plafonne ses résultats autour de deux mille vins par requête. On a contourné ce plafond en découpant l'espace des prix en tranches successives assez fines pour qu'aucune ne dépasse la limite, puis en dédupliquant. Au bout du compte, 6 377 vins récupérés, soit 96,6 % des 6 599 que Vivino annonce pour la région. À ce taux de couverture, on tient un quasi-recensement de la région.

Deux garde-fous encore. On n'a gardé que les vins notés par au moins 25 dégustateurs, la médiane tournant autour de 200 avis, pour écarter les moyennes fragiles bâties sur trois opinions. Et on a écarté une dizaine de prix manifestement erronés, sous 15 €, des valeurs impossibles pour la Côte de Nuits. Par acquit de conscience, on a refait le calcul en les gardant : la corrélation passe de 0,731 à 0,728, autant dire rien. Restent 6 367 vins propres pour l'analyse.

Le prix et la note avancent main dans la main

Place les 6 367 vins sur un graphique, le prix en abscisse, la note en ordonnée, et un dessin saute aux yeux : le nuage monte. Plus on va vers la droite, vers le cher, plus les points grimpent. Reste à mesurer la force de ce lien, parce que l'œil se laisse facilement berner.

Le bon outil ici s'appelle le coefficient de corrélation de Spearman. Il va de -1, quand les vins les plus chers seraient toujours les plus mal notés, à +1, quand le classement par prix recopie exactement le classement par note, le 0 marquant l'absence de lien. Ce n'est pas un pourcentage. Sur nos données, il vaut 0,73 : un lien positif et fort. Pour un phénomène social mesuré sur des milliers de vins, c'est même remarquablement élevé, et d'une stabilité de béton : l'intervalle de confiance, calculé par rééchantillonnage (huit cents tirages), reste collé entre 0,72 et 0,74.

Pour savoir quelle part de la note tient au prix, on régresse la note sur le logarithme du prix et on lit le coefficient de détermination, le fameux R² : il vaut 0,54. Ce R² est, par construction, le carré de la corrélation linéaire calculée sur le log du prix, elle-même très proche de notre 0,73. Autrement dit, le prix rend compte à lui seul de 54 % des écarts de note entre les vins de la Côte de Nuits. Pour une seule variable, alors que la qualité d'un vin dépend du terroir, du millésime, de la main du vigneron et de mille autres détails, c'est colossal. Plus de la moitié de ce qui sépare une note d'une autre se lit déjà dans son prix.

Note Vivino moyenne par tranche de prix sur la Côte de Nuits : de 3,96 sous 25 € à 4,52 au-dessus de 1 000 €, soit un demi-point gagné pour un prix multiplié par quarante

Un mot sur la lecture des prix : on raisonne en échelle logarithmique, parce que notre rapport à l'argent est multiplicatif. L'écart entre 20 € et 40 € pèse, dans la tête, comme celui entre 1 000 € et 2 000 €, un facteur deux à chaque fois. Sur une échelle classique, les quelques bouteilles à cinq chiffres écraseraient tout le reste du nuage.

Et si les vins chers étaient simplement meilleurs ?

L'objection est légitime. Après tout, un grand cru de Vosne-Romanée possède des atouts qu'un Bourgogne d'entrée de gamme n'a pas. Peut-être que ce 0,73 n'est que de la qualité qui se paie.

Il existe un moyen simple de le vérifier : cacher le prix. Si la note suit la qualité, elle doit tenir même à l'aveugle. Si elle suit l'étiquette, elle doit s'effondrer dès qu'on la retire. Des chercheurs ont mené cette expérience, plusieurs fois, et le résultat est sans appel.

En 2008, Goldstein et ses collègues ont compilé plus de 6 000 dégustations à l'aveugle auprès du grand public. La corrélation entre prix et plaisir y tombe à environ -0,04. Non seulement nulle, mais très légèrement négative : privés de l'étiquette, les amateurs préfèrent, d'un cheveu, les vins les moins chers. Au festival des sciences d'Édimbourg, en 2011, plusieurs centaines de personnes ont dû deviner à l'aveugle si un verre était bon marché ou cher. Bilan : 53 % de bonnes réponses pour les blancs, 47 % pour les rouges. La moyenne retombe à 50 %, soit un pur tirage à pile ou face.

Et les experts ? Même eux ne montent pas bien haut. La grande méta-régression d'Oczkowski et Doucouliagos (2015), qui agrège plus de 180 modèles de prix bâtis sur vingt ans, mesure une corrélation partielle d'environ +0,30 entre le prix de marché et la note des professionnels. Ce coefficient n'est pas tout à fait le nôtre : une corrélation partielle gomme au passage l'effet de la région et du millésime, et ce +0,30 traduit surtout l'accord entre le marché et les experts, le prix et la note puisant à la même réputation. Il donne quand même l'ordre de grandeur du lien prix-qualité le plus défendable, mesuré par des palais entraînés qui ont l'étiquette sous les yeux.

Ordres de grandeur de la corrélation prix-appréciation du vin selon que le prix est connu ou masqué : Vivino +0,73, notes d'experts +0,30, dégustation à l'aveugle -0,04, lien qui s'effondre dès qu'on cache l'étiquette

Récapitulons les ordres de grandeur, sans confondre des mesures qui ne sont pas tout à fait les mêmes. À l'aveugle, grand public, prix masqué : autour de 0. Experts qui connaissent le prix : autour de 0,30. Vivino, étiquette toujours sous les yeux : 0,73. Ce qui creuse l'écart entre ce 0,73 et le zéro de l'aveugle, c'est le prix affiché juste à côté de la note.

Alors, la note Vivino est-elle fiable ?

Voici le verdict, posément. La note et le prix sont sur-corrélés sur Vivino : bien au-delà du lien, déjà modeste, que la littérature mesure même chez les experts, et sans commune mesure avec ce que la dégustation à l'aveugle justifie. Les membres de Vivino ne notent pas vraiment le vin. Ils notent son prix.

Un mot d'honnêteté quand même. Ces chiffres relèvent de l'observation, et l'observation ne démontre pas une causalité : on mesure un écart énorme entre ce que Vivino affiche et ce que l'aveugle révèle, puis on l'interprète à la lumière de la recherche. Le terroir existe, la rareté aussi, et une part de ce 0,73 reflète une vraie information de qualité antérieure à la dégustation. Aucune de ces nuances ne comble pourtant le gouffre entre 0,73 et 0.

Pourquoi le prix déteint vraiment sur le goût

Le plus troublant, c'est que ce biais ne tient pas qu'à l'orgueil. Le prix modifie le goût pour de bon, jusque dans le cerveau.

En 2008, l'équipe de Plassmann a fait déguster du vin à des volontaires sous IRM. Même vin, deux étiquettes de prix différentes : annoncé plus cher, il est jugé plus plaisant, et surtout le cortex orbitofrontal médian, la région qui encode le plaisir vécu, s'active réellement davantage. Le cerveau aime sincèrement plus. L'attente fabrique la sensation, qu'on a mise en images en deux minutes dans cette vidéo sur l'effet du prix sur le cerveau.

Le chapitre qui va avec

Chapitre I. Le Seuil (Version Rouge)

Les bases. Tu apprends à lire un vin.

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Ajoute à ce mécanisme neurologique une couche sociale : la fierté d'avoir payé cher et l'envie de justifier la dépense, qui poussent à arrondir la note vers le haut pour ne pas s'être trompé. Les moyennes de Vivino dérivent d'ailleurs lentement vers le haut au fil des années, et les amateurs notent plus généreusement que les professionnels. Tout pousse la note à devenir le miroir du prix.

Quand peut-on s'y fier, concrètement ?

Rien de tout cela n'oblige à jeter l'application. Il faut simplement la lire en connaissance de cause.

Garde aussi en tête que tout se joue dans un mouchoir de poche : les notes s'entassent entre 3,4 et 4,8, et pas un seul vin ne descend sous 3,5. Un dixième de point, ici, pèse lourd.

Distribution des notes Vivino des vins de la Côte de Nuits : une cloche resserrée entre 3,4 et 4,8, sans aucun vin sous 3,5

Devant un vin cher bien noté, ou un vin pas cher mal noté, tu n'apprends presque rien : la note se contente de confirmer le prix, la boucle se mord la queue. Les pépites se cachent dans les anomalies. Un vin à moins de 20 € noté au-dessus de 4,2 sort du script attendu, voilà une bonne affaire potentielle, une bouteille assez aimée pour grimper malgré son petit prix. À l'inverse, un vin à plus de 50 € qui plafonne sous 4,0 mérite la méfiance : il déçoit alors même que son tarif tirait sa note vers le haut.

Reste la seule méthode qui ne ment jamais : goûter sans regarder l'étiquette. C'est exactement ce qu'on apprend dans le premier chapitre de l'Académie, en partant d'une question toute bête, qu'est-ce qu'un bon vin pour toi, avant d'aller reconnaître les cépages et la patte du vigneron. Tu reçois cinq vins chez toi, tu te connectes, et tu t'entraînes à juger ce qu'il y a dans le verre, prix masqué. C'est précisément la compétence qui rend les notes des autres facultatives. Tu peux balayer tout le parcours de dégustation pour voir par où commencer.

Pour les curieux : pourquoi Spearman et pas Pearson ?

Un dernier détail, pour les amateurs de statistiques. Il existe deux grandes façons de mesurer une corrélation, et sur des prix qui s'étalent de moins de 20 € à plus de 70 000 €, elles ne racontent pas la même histoire.

Le coefficient de Pearson suppose une relation en ligne droite et se fait écraser par les valeurs extrêmes. Sur le prix brut, il ne donne que 0,32 et sous-estime largement le lien réel. Le coefficient de Spearman, lui, ignore les montants et ne regarde que les rangs : les vins les plus chers sont-ils aussi les mieux classés en note ? Il se moque de la forme exacte de la courbe et reste insensible aux extrêmes. Il donne 0,73. Pour vérifier qu'on ne triche pas, on a aussi calculé Pearson sur le logarithme du prix : 0,73 lui aussi. Les deux mesures raisonnables tombent d'accord. Spearman pose simplement la seule question qui compte, et la réponse est limpide : sur Vivino, plus c'est cher, mieux c'est noté. Méritée ou non, la note grimpe avec le prix.

Sources