Le goût de lumière : ce défaut invisible du vin

Tu ouvres un rosé pâle acheté en bouteille transparente, et quelque chose cloche. Le fruit a disparu, il reste une odeur de chou cuit ou d'oignon qui n'a rien à faire là. Ce n'est ni un bouchon ni l'âge. C'est probablement un goût de lumière, l'un des défauts les moins connus et pourtant les plus répandus du vin.
Le goût de lumière, un défaut né de la bouteille
L'exposition à la lumière peut altérer le vin, et les faux arômes qui en résultent portent un nom : le light-struck taste, le « goût de lumière ». Le terme est ancien. Il vient du monde de la Champagne, où des chercheurs de Reims l'ont étudié dès les années 1970, avant de documenter, au début des années 1980, le lien entre lumière et composés soufrés désagréables.
Ce n'est pas la chaleur qui est en cause, mais la lumière elle-même. L'effet touche surtout les vins blancs et rosés en bouteille exposés à la lumière. Le rouge, lui, est largement épargné, pour une raison sur laquelle je reviens plus bas.
Ce qui me frappe quand j'en fais goûter à l'aveugle en cours, c'est la confusion presque systématique avec la réduction. On croit à un vin fermé, renfermé, qu'un carafage réveillerait. Sauf qu'ici, il n'y a rien à réveiller.
Ce qui se passe réellement dans le verre
Le coupable a un nom : la riboflavine, la vitamine B2, naturellement présente dans le vin. C'est un composé photosensible. Sous l'effet de la lumière, elle réagit avec la méthionine, un acide aminé soufré lui aussi présent naturellement, et déclenche la formation de faux arômes.
En clair : la lumière active la riboflavine, qui photo-oxyde la méthionine. Le résultat, ce sont des thiols et des esters malodorants, ainsi que du sulfure de diméthyle. Au passage se forme un intermédiaire instable, le méthional, qui se décompose vite et libère du méthanethiol. Traduit en odeurs, cela donne des notes de type réduit : œuf pourri, ail, oignon, chou bouilli. Rien de séduisant.
Toutes les longueurs d'onde ne pèsent pas de la même façon. La photoactivation est la plus efficace dans la partie bleue du spectre, autour de 440 à 450 nm. Autant dire que la lumière du soleil comme celle des néons de supermarché suffisent largement.

Une réaction secondaire vient parfois aggraver le tableau, cette fois sur la couleur. La lumière peut aussi réagir avec l'acide tartrique du vin pour former de l'acide glyoxylique et du peroxyde d'hydrogène, ce qui favorise l'accumulation de pigments jaunes et bruns. Un blanc qui vire au doré suspect, ce n'est donc pas toujours l'oxydation.
Pourquoi les blancs et les rosés trinquent, pas les rouges
La question revient toujours en cours : pourquoi mes rouges semblent-ils tranquilles ? La réponse tient dans les tanins. Les recherches montrent que les tanins hydrolysables limitent la dégradation de la méthionine et donc le goût de lumière. Le rouge, riche en composés phénoliques, se protège tout seul. Le blanc et le rosé, pauvres en tanins, n'ont pas ce bouclier.
Une mode aggrave le problème. Il est déjà bien plus fréquent qu'on ne l'imagine, et en forte hausse à cause des rosés, tranquilles comme effervescents, conditionnés en verre transparent. Ce look « nu » qui dope la désirabilité et les ventes fait aussi courir un risque énorme à la qualité du vin. La belle bouteille claire posée en vitrine, c'est exactement le pire scénario.
La couleur du flacon change tout. Dans un verre transparent, quelques semaines d'exposition suffisent à gâter le vin. Dans une bouteille verte, il faut compter plusieurs semaines de plus, et dans une brune davantage encore. Le verre teinté n'est pas un caprice esthétique : coloré en vert ou en brun, il filtre très fortement la composante bleue de la lumière, celle qui fait le plus de dégâts.
Le chapitre qui va avec
Chapitre I. Le Seuil (Version Blanc)
Les bases. Tu apprends à lire un vin.
Repérer le goût de lumière, ça s'apprend
Ce défaut est sournois parce qu'il est peu enseigné. Même des sommeliers de bons restaurants ignorent souvent les effets destructeurs de la lumière sur le vin. Ce que les Français appellent goût de lumière reste l'un des défauts les plus mal reconnus.
Entraîner son nez à distinguer un vin réduit d'un vin abîmé par la lumière, c'est le genre d'exercice qui change une dégustation. Le soufre sale du goût de lumière ne s'aère pas, ne part pas au carafage. Voilà le test le plus simple : donne de l'air à ton verre, attends. Si la note de chou reste plantée, tu n'as pas affaire à un vin timide. Reconnaître les familles d'arômes soufrés est au cœur de notre travail sur les cours d'œnologie, et sur les blancs en particulier, c'est le chapitre dédié à la dégustation du vin blanc qui aide à mettre des mots dessus. Pour ceux qui préfèrent commencer par les rouges, le pendant sur le vin rouge suit la même logique de repères.
Un point cruel : c'est sans retour. Une fois installé, le défaut est permanent, aucun geste ne le corrige. D'où l'importance d'agir en amont, au moment de l'achat.
Quelques réflexes utiles
Quand j'achète un blanc ou un rosé, j'évite la bouteille de devant, celle qui a pris toute la lumière du rayon, et je prends celle rangée derrière ou dessous. Je me méfie des flacons parfaitement transparents laissés en vitrine. À la maison, je stocke à l'abri de la lumière, ce qui reste la parade la plus efficace.
Côté producteurs, les leviers existent aussi. Les travaux récents montrent qu'un dioxyde de soufre au-delà de 50 mg/L empêche la perception du goût de lumière, et que réduire la teneur en riboflavine dès la vinification diminue nettement le risque. Verre teinté, manchons opaques, emballage individuel protègent réellement.
La prochaine fois qu'un rosé pâle en verre nu te fait de l'œil sous les spots, tu sauras ce qui se joue derrière la vitrine. La belle robe est visible, justement parce qu'elle ne se protège pas.


